L’Europe en quête de son unité perdue

LaCroix - Par Jean-Baptiste François , le 28/06/2018 à 6h01 - Mis à jour le 04/07/2018 à 14h52

Le repli sur les intérêts nationaux menace la cohésion de l’Europe, alors que les États membres se réunissent jeudi 28 et vendredi 29 juin à Bruxelles à l’occasion d’un sommet attendu sur le dossier migratoire et l’avenir de la zone euro. Le principe de « solidarité européenne » au fondement de l’UE est mis à mal, mais il pourrait encore jouer. Partiellement.

L’Union européenne se préparait jeudi 28 juin à un sommet fiévreux, à moins d’un an d’élections européennes qui pourraient signer le retour des nationalismes. Les relations entre les États membres restent empoisonnées par les querelles migratoires, dans une situation pourtant bien loin de la surchauffe du système d’asile de 2015. Le sort de tous ceux qui sont arrivés n’est certes pas réglé, mais la crise des réfugiés a vécu. Les arrivées par la Méditerranée sont retombées plus bas qu’en 2013 : 43 000 depuis le début de l’année, selon le HCR. Voici donc une crise bel et bien politique, marquée par la montée des égoïsmes nationaux et des solutions autodécrétées.

« Nous sommes clairement à l’heure des brutes et de la politique du pire », confirme une source du Conseil qui a suivi la violence des tractations d’avant sommet. En Allemagne, Angela Merkel joue sa survie politique, bousculée par son ministre de l’intérieur bavarois, Horst Seehofer, qui menace de refouler les demandeurs d’asile sans concertation avec les pays voisins, si aucune solution n’est trouvée.
En Hongrie, Viktor Orban dit non à tout. « Peut-il y avoir un compromis sur le débat migratoire ? Non, (…) sur ces questions, il n’y aura jamais d’arrangement », a-t-il prévenu, le 16 juin, lors d’un discours ironiquement organisé en la mémoire du très européen Helmut Kohl. Le maître de Budapest partage son combat avec les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, mais aussi – chose nouvelle – l’Autriche, qui ne fait rien pour sortir de la crise. En Italie, enfin, le nouveau ministre de l’intérieur Matteo Salvini, chef de La Ligue (extrême droite), ferme ses ports aux navires de sauvetage dans le but de s’imposer comme l’homme fort d’un gouvernement partagé avec le Mouvement 5 étoiles.

« J’espère des issues au grand marchandage européen »

Au milieu des fractures, les échanges de bons procédés peuvent encore jouer. Peut-être pas à 28, mais en club restreint. Pierre Berthelet, spécialiste de l’espace Schengen rattaché à l’Université Laval, y croit. « En tant qu’optimiste né, j’espère encore des issues au grand marchandage européen, explique-t-il. Cela fait partie du travail des ambassadeurs et des ministres de proposer des contreparties, par exemple en échange d’une concession sur l’immigration. »

Dernier exemple de cette dynamique de « deal » : l’opération de sauvetage d’Angela Merkel, en proie à l’ultimatum de son aile droite. Dimanche 24 juin, 16 pays européens ont rejeté l’idée d’entrer dans une logique de refoulement non concerté des migrants aux frontières nationales. Berlin a eu le soutien immédiat de Paris, qui en retour attend des avancées à la réforme de la zone euro, l’autre grand chantier clivant de ce sommet de juin.

Jeudi 21 juin dernier à Meseberg, la chancelière et Emmanuel Macron ont réaffirmé ensemble l’objectif de créer un budget de la zone euro de plusieurs dizaines de milliards à l’horizon 2021, si le projet est approuvé par 17 des 19 États qui ont adopté la monnaie unique. Pour l’heure, 12 pays, essentiellement du Nord, n’y sont pas favorables. Les Pays-Bas, à la tête de la fronde, estiment que chaque État doit se responsabiliser sur ses finances. « Le débat n’est pas clos », commente-t-on à l’Élysée, qui n’attend pas de réponse définitive avant décembre.

Les compromis

Pour Thierry Chopin, directeur des études à la Fondation Robert-Schuman, le dépassement des divergences est devenu vital. « Sans compromis entre les intérêts nationaux, les conséquences peuvent être dramatiques, souligne-t-il. Les rancœurs qui se développent entre nations sont autrement plus dangereuses que celles dirigées contre Bruxelles. Les États, si le repli national prend le pas, pourraient reprendre le rôle de bouc émissaire qui préexistait avant guerre. »

Angela Merkel maîtrise bien cet art du compromis. Ainsi a-t-elle proposé que les investissements de la zone euro puissent servir à Rome. Le 3 juin dernier, la chancelière allemande s’est en effet dite « tout à fait disposée à parler avec le nouveau gouvernement italien des moyens d’aider davantage de jeunes à trouver un travail ». Cette main tendue, cependant, intéresse davantage l’autre homme fort du gouvernement, le ministre du travail Luigi Di Maio, issu du Mouvement 5 étoiles. Ce dernier a bien du mal à se faire entendre à côté de son turbulent concurrent Matteo Salvini.

Les désaccords

Aussi faut-il reprendre la main sur le dossier migratoire. Les 28 devraient s’accorder sans difficulté sur les renforts aux frontières extérieures de l’UE, et la coopération avec les pays tiers pour endiguer en amont les flux d’arrivées dans l’UE. Rien ne va plus, en revanche, dès lors qu’il s’agit de s’entendre sur le partage de l’accueil, l’examen de l’asile, et les règles de refoulement d’un pays à l’autre dans l’UE. Angela Merkel a insisté sur l’importance d’« accords bilatéraux ou trilatéraux, dans l’intérêt mutuel », pour gérer les « mouvements secondaires » de migrants à l’intérieur de l’Union. L’article 36 du règlement de Dublin permet en effet de signer ce type d’accord pour renforcer l’efficacité des retours dans le premier pays d’accueil, là ou la demande d’asile doit en principe être examinée.

Cette solution, toutefois, a le don d’irriter les pays d’entrée tels que l’Italie, l’Espagne et la Grèce, sur lesquels repose l’essentiel de la pression migratoire. Madrid, Paris et Berlin sont en train de construire un prototype censé déminer le terrain. Les dirigeants français et espagnols sont tombés d’accord pour créer des « centres fermés » appuyés par des fonds et des effectifs européens, dans le but de statuer sur la situation des migrants « dès le débarquement sur le sol européen » et dans le port le plus proche. Ceux qui ne peuvent pas prétendre à l’asile seraient reconduits, promettent les responsables, même si le taux de retour est pour l’heure extrêmement faible faute d’accord avec les pays de provenance.

L’opération menée à Valence le 17 juin avec l’Aquarius serait ainsi la répétition générale d’un dispositif de plus grande envergure. Le navire associatif avait pu accoster avec 630 migrants à bord après avoir été refusé par l’Italie puis Malte, la France acceptant d’examiner la demande d’asile de près de la moitié d’entre eux. « Cela peut constituer une référence pour l’Espagne, mais aussi pour d’autres pays », confirme Pascal Brice, directeur général de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

Même logique avec le Portugal, qui se tient prêt à accueillir une partie des migrants qui se trouvent à bord du navire humanitaire allemand Lifeline, refusé par Rome mais cette fois autorisé sur les côtes maltaises. Les États membres décideront dans quel camp ils veulent se ranger : du côté de ceux qui se préfèrent seuls que mal accompagnés, ou avec ceux qui croient encore à la force de leur collectif.

Jean-Baptiste François


14 Juillet 2018

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