Une Europe fédérale pour sortir de la crise
Par Jacques Attali


Le seul moyen de sauver la monnaie unique et de sortir l'Europe de la crise tout en maintenant le niveau de vie des citoyens est de modifier les traités européens en faveur d'une union plus intégrée, a déclaré Jacques Attali lors d'un entretien exclusif accordé à EurActiv.

Jacques Attali est un économiste français qui fut le conseiller principal et collaborateur du président François Mitterrand, dans la même équipe que François Hollande. M. Attali est le fondateur et premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. En 2007, le président français, Nicolas Sarkozy, l’a chargé de mener une commission pour la croissance économique, dont l’un des membres était l’actuel premier ministre italien, Mario Monti. Jacques Attali est aujourd’hui à la tête de PlaNet Finance, une ONG qui fournit de l’aide à des institutions de microfinance à travers le monde.



Il s’est confié à la directrice de la rédaction, Daniela Vincenti, et à l’éditeur d’EurActiv, Christophe Leclercq.

Vous avez lancé une campagne de pétition pour une eurofédération, dans le but de renforcer l'intégration européenne tout en proposant un système budgétaire et fiscal à l'échelle de l'UE. Pensez-vous réellement que la population souhaite plus d'Europe malgré la crise de l'euro ?

Je me permets d'insister sur le fait que notre initiative n'est pas seulement un appel à la création d'un système fiscal et budgétaire commun. Nous proposons une réelle Europe fédérale qui protégera la population contre le dumping social et environnemental, qui disposera d'outils démocratiques pour stimuler la croissance économique (pour créer de l'emploi) et qui parlera d'une seule et même voix avec nos partenaires commerciaux dans le reste du monde. Le niveau de vie baissera si nous ne renforçons pas l'intégration européenne.  La crise nous fait donc prendre conscience que nous avons urgemment besoin de plus d'Europe.

En outre, je suis convaincu que les gens sont bien moins eurosceptiques que certains veulent le faire croire. Nous avons reçu de nombreux messages d'encouragement pour notre pétition.



Votre pétition n'est pas présentée comme une initiative citoyenne européenne. Pourquoi ?
Notre pétition est réalisée dans la perspective d'une ICE. Il existe en réalité différentes façons de faire paraître notre manifeste dans le programme politique européen. Il pourrait être adressé à la Commission via une initiative citoyenne ou à Strasbourg via une pétition au Parlement. En théorie, la Commission a la possibilité de proposer des modifications aux traités, mais nous ne savons toujours pas si cela sera possible dans le cadre des ICE. A ce stade, nous préférons donc commencer par créer un grand mouvement en faveur d'une Europe fédérale, puis nous mettrons en oeuvre les actions les plus appropriées pour l'amener à la table des décideurs.

Existe-t-il une base juridique européenne pour un système fiscal et budgétaire commun ? Si oui, laquelle ?

Il est dans tous les cas nécessaire de modifier les traités. Aujourd'hui, chaque décision est prise via un procédé intergouvernemental à la majorité. Dans le cadre de ce système, il est très difficile, voire impossible, de poursuivre la construction européenne sans s'adonner à des négociations interminables. Rappelez-vous l'été dernier, à l'apogée de la crise grecque, chaque sommet européen était vu comme le sommet de la dernière chance, jusqu'au suivant. Aucune vision à long terme et aucun plan cohérent de réforme ne peuvent émerger de ce système de gouvernance théâtralisé. L'exécutif européen devrait avoir la légitimité démocratique de mettre en oeuvre des réformes avec efficacité et flexibilité. Et le Parlement doit bien entendu pouvoir exercer un pouvoir de contrôle approprié.



Cette réforme institutionnelle vers une Europe fédérale est nécessaire pour mettre en place un système fiscal et budgétaire commun. Pour que les contribuables approuvent un tel système, il devra servir le projet de croissance européen et suivre une politique de redistribution juste définie au sein d'un programme pour lequel la population pourra voter. En ce qui concerne le contrôle budgétaire, la base juridique actuelle repose sur des contrôles ex-post et des sanctions. Cela est contre-productif, car il s'agit d'un système pro-cyclique : un pays en difficulté doit payer des amendes. Il est nécessaire de mettre en place des contrôles ex-ante sur les budgets nationaux. Mais quelle entité aurait la légitimité de donner son avis sur un programme national de réforme et le budget qui y est associé ? Le fédéralisme est la seule solution.



De nombreux signataires VIP de votre pétition sont Français ou proches de la France. Votre appel devra sans doute affronter les critiques de certains pays qui sont contre une intégration renforcée. Comment comptez-vous les convaincre ?

Nous jouissons déjà du soutien de plusieurs personnes en Italie, en Allemagne, en Belgique, en Espagne et en Pologne, entre autres. Pourquoi ne rassemblerions-nous pas les pays en faveur du fédéralisme ? Ceci dit, chaque pays devrait comprendre qu'il est dans son intérêt de participer à une union plus intégrée. C'est la seule solution pour surmonter la crise avec succès. C'est la seule solution pour sauver l'euro et maintenir le niveau de vie de la population. La Banque centrale ne pourra pas injecter 1000 milliards d'euros dans l'économie comme elle l'a fait de décembre à février : il est nécessaire de mener des réformes structurelles pour relancer l'économie, et de le faire de manière juste et durable. Nous avons le potentiel de mener ce type de réformes : l'Europe serait la première puissance économique au monde si elle était plus unie ; elle pourrait être la grande gagnante de la mondialisation, à la croisée des routes commerciales et des réseaux de connaissance.

L'initiative citoyenne européenne a le potentiel de changer l'Europe via une approche ascendante, pensez-vous que les citoyens de l'UE saisiront cette opportunité ?

Nous avons déjà rassemblé plus de mille signatures pour notre pétition. C'est un bon départ, donc je pense qu'il existe une volonté de changer les choses. Je suis convaincu que toute évolution majeure des traités européens viendra du peuple.



Votre pétition a été lancée quelques semaines avant les élections présidentielles françaises. Devons-nous nous attendre à de nouvelles initiatives pro-européennes avec Angela Merkel et François Hollande (s'il remporte le scrutin) au pouvoir dans le même style que votre pétition ?

Peu importe qui est élu en France en 2012 et en Allemagne en 2013, les institutions européennes devront évoluer, il n'existe pas d'autre voie soutenable. Comme nous l'expliquons dans notre manifeste, nous aurons le choix entre abandonner notre souveraineté à des marchés non réglementés et la renforcer en bâtissant des institutions démocratiques, budgétaires et sociales.

Existe-t-il une quelconque « angoisse » à l'idée d'une « Europe trop allemande » ? Les Français craignent-ils qu'une intégration européenne renforcée puisse ébranler les bases de la tradition républicaine en France ?

La prochaine étape de la construction européenne ne sera assurément pas l'extension d'un modèle et des traditions d'un pays spécifique, qu'il s'agisse ou non de l'une des deux plus grandes économies du continent. L'Allemagne a ses forces, contre l'industrie, et ses faiblesses, comme la démographie. La France a ses traditions, comme le rôle clé des services publics dans la société. Aucun de ces deux pays ne doit être pris comme modèle unique. C'est la raison pour laquelle nous proposons que chaque nation soit représentée au sein d'un Sénat des pays qui constituerait le Parlement aux côtés des députés qui représentent la population dans toute sa diversité.  Il s'agit sans doute de la meilleure solution pour garantir le respect de chaque nation au sein d'un gouvernement fédéral. Il reviendra alors au pouvoir exécutif élu sur la base d'un programme présenté aux citoyens de mettre en oeuvre les politiques.



Maintenant, je vous avoue que selon moi, il ne faudrait pas axer les politiques sur l'austérité comme c'est le cas aujourd'hui avec le soutien du gouvernement allemand. Les dépenses publiques doivent être rationalisées, mais il existe des déficits sains, ceux qui financent les investissements qui créeront une valeur ajoutée pour l'avenir, et il existe de mauvais programmes de réduction des dépenses, comme ceux qui mettent en péril les systèmes de santé et d'éducation. C'est la raison pour laquelle les pays devraient rationaliser leurs dépenses et l'Europe émettre des obligations pour la réalisation de projets productifs.

Récemment, le ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwelle, a lancé un débat informel avec ses homologues européens sur l'avenir de l'UE et la manière de changer la perception des citoyens vis-à-vis de l'Europe. Ils se rencontreront une fois par mois et à la fin de ce processus, ils présenteront leurs idées de réformes au Conseil. Le ministre français a été invité, mais il n'a pas rejoint le groupe berlinois.



Quelles sont d'après vous les chances de succès de l'initiative de M. Westerwelle ?

Rien n'a été révélé quant à la nature exacte de cette première réunion et à ses objectifs concrets.  Je comprends que la France et le Danemark, qui ont tous deux décliné l'invitation, ont des raisons politiques de l'avoir fait : la France organise des élections présidentielles et le Danemark exerce la présidence du Conseil. Indépendamment du succès de cette initiative, cela montre que tout le monde pense à la question institutionnelle et que tout le monde en parle. Il est temps d'aller de l'avant.

Les petits Etats membres de l'UE devraient-ils jouer un rôle plus important ou plutôt laisser l'initiative aux Allemands et aux Français ?

Avec l'arrivée de Mario Monti à la tête du gouvernement italien, l'axe franco-allemand n'est plus gravé dans la roche. Mais nous continuons de parler d'une approche intergouvernementale lorsque nous mentionnons l'axe franco-allemand ; il faut que cela évolue et que les petits Etats membres aient un rôle important à jouer dans ce processus.

Jacques Delors a fustigé les dirigeants de l'UE la semaine dernière en affirmant qu'ils détruisaient l'héritage des pères de l'Europe. Il a pointé du doigt le président de la Commission européenne pour son manque d'initiative et pour avoir joué au pompier pyromane avec la crise de la zone euro. Manquons-nous d'une réelle vision pour le projet européen au XXIe siècle ?

Nous manquons clairement d'une vision et la crise a mis ce problème au jour : tous les jours, nous constatons que la zone euro est gérée via des interventions à court terme uniquement. Le dernier exemple en date est l'injection de 1000 milliards d'euros par la BCE entre décembre et février : cela pourra peut-être résoudre le problème de liquidité de manière temporaire, mais ça ne changera rien à la crise de la dette sur le plan structurel. Pour ce faire, nous devons nous concentrer sur la croissance et émettre des obligations pour la création de projets dans des secteurs stratégiques comme l'énergie, les télécommunications et les industries innovantes. Mais comment sélectionner ces projets, convaincre les investisseurs et avancer sans une réelle vision pour l'Europe ? Comment opérer les ajustements nécessaires entre les pays les plus dynamiques du continent et ceux en difficulté sans disposer d'une vision claire de l'équilibre de demain ? Comment jouer un rôle majeur sur la scène mondiale sans une stratégie solide pour le continent ?



Quelle est votre vision pour les 10 prochaines années ? Pensez-vous que l'Europe sera capable de rebâtir une certaine cohésion sur les cendres de la crise de l'euro ?

Je pense vraiment qu'un « tournant » fédéral est possible et que la crise forcera les décideurs à penser différemment. Mais ce changement de paradigme n'arrivera-t-il pas trop tard ? Aujourd'hui, nous oscillons entre des moments d'euphorie, lorsque les gens affirment que la crise est derrière nous, et de grandes périodes de doutes lorsque les marchés s'agitent, comme ce fut le cas cette semaine. Nous n'avons donc pas encore tiré les leçons de ces trois dernières années. Dans ce contexte, l'euro pourrait très bien disparaître dans les mois à venir et les conséquences sur l'Europe seraient terribles. En revanche, si après les élections présidentielles en France une nouvelle stratégie est adoptée, fondée sur un programme de croissance, la population pourrait gagner en confiance et entamer un processus ascendant pour écrire la page suivante de la construction européenne. Jusqu'à présent, nous disposons de la plus grande population ; cette population est généralement éduquée et en bonne santé, elle peut tirer parti d'infrastructures efficaces et a hérité d'une Histoire riche et de valeurs fortes. L'Europe peut encore être au centre de la créativité, de la connaissance et de l'innovation.

Entretien traduit de l'anglais par Amandine Gillet

Avril 2012

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